Edito avril 2021

LA LETTRE DES AMIS DE LA MAISON DES FRERES
avril 21–lettre N° 28

En fait, j’ai vécu toute mon enfance et mon adolescence au Togo, d’abord au village dans le Sud-Est du pays, puis à Lomé où j’ai été scolarisé. Je suis arrivé en France à l’âge de 17 ans. J’ai eu la chance de pouvoir intégrer directement un lycée ce qui m’a permis de passer mon Bac. Après une formation de technicien supérieur dans les industries de l’énergie, je travaille désormais dans ce secteur d’activité, avec de nombreux déplacements dans toute la France.

Evidemment je reste très proche des réalités de la vie au Togo (photo à gauche à Lomé avec Didier), même si, en 7 ans, le Togo a quand même évolué. Je suis revenu au pays pour la première fois en décembre dernier : la ville de Lomé a changé avec de nouvelles constructions. Il y a certains quartiers que je n’ai pas reconnus. Le coût de la vie a beaucoup augmenté. J’ai reparlé ma langue maternelle, le Ewé : au début, je n’osais pas vraiment parler de peur que l’on se moque de mon accent d’européen. Je comprenais tout, mais je n’osais pas … certains mots ne sortaient pas. Les jeunes parlaient de moi comme le « petit européen ».

J’ai commencé à reprendre contact avec des personnes que j’ai connues pendant mon enfance mais je suis d’un naturel méfiant et il me faut du temps pour découvrir ce que les gens sont devenus. J’étais heureux d’être revenu au Togo, de reprendre contact avec mon enfance. Ca n’a pas toujours été facile et j’ai ressenti des moments de solitude, des moments – il faut le dire – un peu compliqués, mais j’ai toujours essayé de faire avancer les choses…

Ce qui a été difficile aussi pour moi, c’est le décalage entre ma vie actuelle et celle d’un togolais du même âge et parfois la misère des jeunes que j’ai rencontrés au Togo. Les jeunes togolais pensent que nous, en Europe, on a tout, on est riche. Je sais que ce n’est pas vrai mais quand même, il vaut mieux être pauvre en France que pauvre en Afrique. Ca m’a donné envie de faire quelque chose pour ces jeunes, ça m’a fortement motivé pour m’investir dans l’association. Ca m’a poussé à distinguer les jeunes « profiteurs », de ceux qui ont de réels besoins. J’ai pris conscience que dans le bureau de notre association, c’est plus facile pour moi de comprendre certaines choses, de distinguer les mensonges de la vérité.

Un des objectifs qui m’est apparu essentiel pour notre association est d’aider un plus grand nombre de jeunes, pas toujours les mêmes : un jeune doit venir à la maison avec un projet professionnel qu’il construit : on l’aide 2 ou 3 ans, mais pas plus. Ensuite il doit avoir gagné son autonomie et laisser la place à de nouveaux jeunes qui prendront sa place. Chaque jeune doit comprendre que les aides financières, que nous lui accordons, sont temporaires.

Il nous faudra quand même un responsable de la Maison : pour l’instant, nous avons pris une décison sage qui est d’observer le comportement des « leaders » du groupe, leur donner la responsabilité de gestion, voir comment ils gèrent également les inévitables tensions, etc… Dans quelques mois, nous en reparlerons au sein de notre bureau.

La Maison des frères doit être comme une famille, on s’y sent bien, on peut y revenir quand on veut, mais on y reste pas toute sa vie. Un souvenir me revient au début de mon séjour : les jeunes m’ont accueilli un peu froidement, puis il y a eu la découverte des malversations de Richard, et enfin son départ. Et peu de temps après, ils ont commencé à respirer, à s’ouvrir à moi, à sortir de leur confinement. Ils ont commencé à m’appeler, non plus Geraud, mais « frère » : ça m’a beaucoup touché.

Pour éviter de nouvelles malversations, j’ai proposé à notre bureau de faire transiter l’argent par un jeune, Jonathan (photo à droite), qui vit et travaille à Lomé et n’est pas lié à la maison. Ce jeune de 22 ans est le frère d’un ami d’enfance : j’ai commencé par tester sa loyauté de diverses manières et la confiance s’installe progressivement. Jonathan appartient à une famille sérieuse et respectée dans le quartier, avec de vraies valeurs religieuses.

Nous avons un nouveau compte bancaire togolais et, dépense par dépense, je débloque (via internet) les sommes que Jonathan remet lui-même au jeune bénéficiaire. C’est Jonathan qui procède de la même façon aux achats importants, en payant les factures. Jonathan est également en mesure de rendre des services aux jeunes, par exemple en les aidant à constituer leurs dossiers de demande de carte d’identité.

Pour la gestion quotidienne de la nourriture, gaz, électricité, etc… nous alternons chaque mois le responsable de la maison. Celui-çi nous rend des comptes régulièrement. La quantité de nourriture est désormais suffisante et nous avons sensibilisé les jeunes à une plus grande diversification de ce qu’ils mangent. Pour leur santé, ils consomment davantage de fruits, de légumes et de poisson. Bien sûr, leur alimentation reste centrée sur les 3 plats traditionnels : la pâte (farine de maïs), le foufou (ignames) et le riz. Il y a un vrai progrès car il sont responsabilisés sur le budget comme sur la qualité de la nourriture.

Actuellement, 7 jeunes résident en permanence à la maison et 6 ou 8 autres sont aidés ou y viennent souvent. La maison actuelle est un peu étroite. Si nous voulons pouvoir accueillir dans l’avenir d’autres jeunes qui sont dans le besoin, dans des situations pressantes – et il sont nombreux – nous aurons à réfléchir à l’installation dans une maison plus grande. Avant cela, il faut vérifier que la vie à la maison se stabilise, les règles sont respectées, la crainte les a quittés. Il faudra aussi que nos moyens financiers le permettent et que nous trouvions de nouveaux donateurs.

Oui, j’ai des contacts avec les jeunes tous les jours par mail, messages whatsapp ou téléphone. C’est ce qui nous permet de mieux les connaitre et de comprendre leurs problèmes. Ma vie professionnelle est chargée mais j’essaie de garder au moins 2 soirs par semaine pour être disponible à eux. Je fais aussi périodiquement des réunions téléphoniques collectives qui permettent un débat. Ca me permet aussi de garder l’utilisation de ma langue maternelle.

Quand j’ai quitté le Togo, j’ignorais tout de la réalité des gays. On ne peut pas se permettre au Togo de dire que l’on est gay. Ce sont des gens qui la plupart du temps sont très mal vus. La société togolaise n’a pas évolué en la matière. Même moi, quand j’ai quitté le Togo, j’avais les mêmes a priori. Un évènement au lycée, en France, a changé ma mentalité : j’ai appris par hasard qu’un des jeunes qui faisait partie de notre groupe d’amis, était homosexuel. J’ai eu un peu honte car, pour blaguer, on avait l’habitude de se traiter de PD entre nous. Une fille est venue me voir pour attirer mon attention sur l’orientation sexuelle de notre ami commun. J’étais tellement gêné en l’apprenant que j’ai passé 2 jours à méditer là-dessus. Désormais, j’ai changé d’avis, et, pour moi, que les jeunes soient gay ou pas, cela n’a aucune importance.

Je suis fondamentalement contre les discriminations et je crois qu’il serait bien que des jeunes de divers horizons puissent adhérer à notre association. Je vérifierai quand même que les jeunes en question ne rejettent pas les gays.

Si c’est possible, je crois qu’il serait bon que notre association visite de nouveau la maison en 2021. Je serais d’accord pour participer à ce séjour à Lomé, peut-être en septembre prochain, si la situation sanitaire le permet. Le bureau devra fixer clairement les objectifs de cette visite : connaissance plus approfondie des jeunes, questions sensibles du logement, du transport, des responsabilités dans la Maison, etc…

Geraud SALLAH

Membre du Bureau AMF

 

 

 

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